Entretien avec Philippe Meirieu, par Patrick Lallemant pour NousVousIls.fr
Extraits :
“Que vous inspire la réforme de la formation des enseignants ?
De très grandes inquiétudes, en particulier pour les futurs enseignants du secondaire. Elles sont un peu moins vives pour le professorat des écoles dans la mesure où, dans certaines académies, nous pouvons aboutir à des initiatives intéressantes et des Master plutôt bien montés.
Il y aura cependant dorénavant une grande inégalité de traitement sur les territoires, voire entre les universités dans un même territoire. Il y aura également une alternance moins structurée, moins organisée, un recrutement effectué sans avoir pu observer la personne en situation devant des élèves…
En quoi cette réforme est-elle plus préoccupante pour le secondaire ?
La formation pédagogique des enseignants du second degré est totalement sacrifiée dans la mise en place des Master ; cela relève, à mes yeux, d’un sabotage. On peut imaginer que les choses pourront se faire de façon un peu plus acceptable, quoique déjà discutable, au niveau du lycée. Mais on se prépare à envoyer dans les collèges, en particulier dans les plus difficiles, des enseignants qui n’auront qu’un choix : celui de la répression ou de la dépression ! Le moins que l’on puisse dire, en effet, est qu’ils ne seront absolument pas armés pour faire face aux situations qu’ils vont y rencontrer.
Enfin, je voudrais souligner un point qui ne l’est pas suffisamment à mes yeux : cette formation initiale amputée arrive dans un paysage où la formation continue du corps enseignant est déjà complètement sinistrée.
Vous évoquiez une année chaotique. Elle s’est pourtant déroulée beaucoup plus calmement que la précédente. Les enseignants seraient-ils résignés ?
Je ne le crois pas. Je pense que l’immense majorité d’entre eux a le sentiment d’être tenue pour quantité négligeable, considérée comme une simple variable d’ajustement et parfois vilipendée ou jetée en pâture à l’opinion publique.
De plus, la hiérarchie semble arc-boutée sur le « pilotage par les résultats » et le conformisme pédagogique… Beaucoup de ceux qui voudraient mieux faire sont découragés… Une partie des enseignants s’est peut-être résignée à une érosion progressive du service public et à un reniement des ambitions de l’école républicaine.
Mais je crois surtout qu’ils sont en quête d’une nouvelle forme d’action, comme il en émerge ici ou là : création de comités associant les parents et les élèves, mouvement des désobéisseurs… Tout cela tâtonne et balbutie, mais démontre que si le moral est mauvais, de nouvelles formes d’action demeurent possibles. Il faut les inventer.”
> source