par Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l'information
Que le Figaro soit la Pravda du Sarkozysme n'est pas une découverte. Que la manipulation de l'opinion soit l'arme préférée de toutes les Pravda, de droite comme de gauche n'est est pas une non plus.
Mais entre deux soutenances, une grève, et une loooooooooooongue série de billets à venir - façon feuilleton de l'été - sur le livre numérique, mais, disais-je, l'édition de ce jour du Figaro est un modèle du genre, à montrer en exemple dans toutes les écoles de journalisme, dans tous les cours de sémiologie de l'image, et naturellement dans toutes les agences de communication propagandistes.
L'image la voici.
Et voici maintenant le triple effet Kiss Cool
- 1. Je t'enfume : l'art du glissement sémantique
Tout est à lire sur le site d'Arrêt sur images (profitez-en c'est gratuit, et tant que vous y êtes, profitez-en pour vous abonner, en ces temps d'ORTFisation de l'antenne, c'est plus que recommandé). En gros, il s'agit de proposer des questions très très très très très orientées, à la fin desquelles on demande si les sondés "acceptent" l'idée de la retraite à 62 ans. Puis de remplacer le verbe "accepter" par le verbe "approuver" à la Une.
- 2. Je t'endors : l'art du glissement illustratif
Dans un cours de première année d'université on apprend les rudiments du rapport texte/image. Ici, le texte "62% des français approuvent la retraite à 62 ans" est servi par l'image de notre sélectionneur national. L'image n'est théoriquement pas illustrative (à l'appui ou en complément du texte) mais la photo-composition de la Une du Figaro lui assigne ce rôle. On est ainsi naturellement amené à opérer une association entre une réforme politique (les retraites) et un fait médiatique (la retraite de Domenech). Une image valant 1000 mots, on ne lit ainsi le texte plus du tout de la même manière, du fait de la connotation métaphorique véhiculée dans le choix de l'image "associée". Et l'on se demande s'il faut retenir l'explicite (= les français approuvent la retraite à 62 ans) ou l'implicite (= les français approuvent la retraite de Domenech). Soient les 2 faces d'une même propagande au sens premier du terme.
- 3. Je t'embrouille l'écoute : l'art de la contamination iconique
Dans un bon rapport texte/image, les effets d'illustration (image) et d'explicitation (texte) sont à double-sens. Ainsi, après que l'image a biaisé l'explicite du texte (les français approuvent la retraite de Domenech), le texte à son tour, biaise l'implicite de l'image : le contenu (réforme des retraites) est métaphoriquement vidé de l'essentiel par la contamination de l'image du retraité (Domenech) ; le texte vient implicitement "illustrer" l'image : c'est la totalité des "français" qui "approuve" la retraite de Domenech.
La persistance de l'image de Une fera le reste. Séquentialité de la lecture et du dispositif iconique oblige, on lira le fameux sondage avec encore présente à l'esprit l'image du retraité le plus désapprouvé de France. Et l'escroquerie sémantique ("acceptent" au lieu de "approuvent") n'en sera que plus diluée et - à défaut d'être "approuvée" - encore mieux acceptée.
Moralités et immoralités.
Primo, les noces gouvernementales du Figaro sont ainsi une nouvelle fois scellées. Du grand art vous dis-je. Deuxio, faudrait pendre tous les sondeurs à des crocs de boucher. Et découper leur carcasse sur l'étal (l'autel ?) des pages du Figaro.
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